Comprendre le chemin complet de l’argent
Je veux vous parler d’un exemple simple, parce qu’il montre pourquoi notre pays doit changer sa manière de décider.
Quand on entend parler d’une taxe à 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros, la première réaction peut être de trouver cela normal. On voit de très grandes fortunes. On entend que cette taxe pourrait rapporter 20 milliards d’euros. On se dit que cet argent pourrait revenir aux Français.
Je comprends cette réaction. Mais gouverner un pays, ce n’est pas seulement regarder l’argent qui entre dans la caisse de l’État. C’est regarder le chemin complet de l’argent. Avant la taxe. Pendant la taxe. Après la taxe.
Le patrimoine n’est pas toujours de l’argent disponible
Un grand patrimoine n’est pas toujours un compte bancaire rempli d’argent disponible. Ce patrimoine peut être une entreprise. Des actions. Une usine. Une marque. Des machines. Des brevets. Un réseau de fournisseurs. Un outil de travail qui vaut cher parce qu’il produit, parce qu’il emploie, parce qu’il grandit, mais qui ne donne pas forcément chaque année l’argent liquide nécessaire pour payer l’impôt demandé.
Imaginons une entreprise valorisée à 1 milliard d’euros. Avec une taxe à 2 %, il faut trouver 20 millions d’euros par an. Si le propriétaire a 20 millions d’euros disponibles, il paie.
Mais si sa richesse est surtout dans l’entreprise, il doit trouver cet argent ailleurs. Il peut vendre une partie de ses actions. Il peut faire remonter plus d’argent de l’entreprise. Il peut emprunter. Il peut déplacer une partie de ses revenus dans un autre pays, lorsque le droit européen ou international le permet.
Les conséquences sur toute la chaîne économique
À ce moment-là, l’argent change de route. Et quand l’argent change de route, les conséquences ne touchent pas seulement celui qui paie l’impôt. Elles touchent aussi les salariés, les fournisseurs, les sous-traitants, les territoires, les collectivités, puis les emplois.
L’argent qui sert à payer une taxe ne sort pas du vide. Il sort parfois d’un investissement qui ne se fera pas. D’une commande qui sera reportée. D’un fournisseur qui recevra moins. D’un projet qui sera ralenti. D’un emploi qui ne sera pas créé. La France ne peut plus voter une taxe en regardant seulement la première ligne du calcul.
Elle doit regarder toute la chaîne. C’est l’erreur de ceux qui ne regardent que l’impôt.
Un pays n’est pas une feuille d’impôt
Certains spécialistes savent très bien calculer une taxe. Ils savent définir un taux, un seuil, une base imposable, une recette possible. C’est utile. Mais ce n’est pas suffisant pour gouverner un pays.
Un pays n’est pas une feuille d’impôt. Un pays, c’est une maison entière. Il y a les entreprises. Il y a les salariés. Il y a les fournisseurs. Il y a les familles. Il y a les collectivités. Il y a l’État. Il y a aussi ceux qui prêtent de l’argent à la France.
Quand on ferme un robinet dans une pièce, il faut vérifier que l’eau ne manque pas dans les autres pièces. C’est exactement pareil avec l’argent. Une taxe peut rapporter à l’État et retirer en même temps de l’argent à la population et supprimer la confiance. Voilà pourquoi je refuse les décisions prises uniquement avec l’émotion.
L’émotion peut montrer une injustice. Mais seule la bonne gestion permet de savoir si la réponse corrige vraiment le problème ou si elle crée un problème plus grand.
Le risque de concentration de la richesse
Il y a un risque dont on ne parle pas assez. Une taxe sur le patrimoine peut parfois concentrer encore plus la richesse au lieu de mieux la répartir.
Si une personne doit vendre une partie de ses actions pour payer l’impôt, il faut se demander qui peut les acheter. Très rarement les salariés. Très rarement les petits épargnants. Très rarement les habitants du territoire. Ceux qui peuvent acheter sont souvent ceux qui ont déjà beaucoup d’argent disponible. Les grands fonds. Les grands groupes. Les acheteurs étrangers. Les fortunes déjà organisées.
Le résultat est désastreux. L’argent qui passait en France passe moins en France. La France gagne peut-être une ligne d’impôt, mais elle peut perdre une partie de la circulation économique qui faisait vivre des entreprises françaises.
Obtenir 20 milliards d’euros d’impôts, c’est l’équivalent de 20 milliards d’euros en moins que l’on peut mettre sur le compte bancaire des Français qui travaillent.
Une fiscalité du capital impose de concentrer la richesse chez ceux qui devront payer, soit une augmentation de richesse chez très peu de personnes pour payer ces impôts. Ces milliards d’euros sont acquis au détriment de la population qui travaille, avec des conséquences indirectes négatives lourdes dont nous avons déjà commencé à payer le prix, rien qu’en parlant de la mise en place d’une telle taxe à 2 % sur le patrimoine.
Les effets sur la sous-traitance et l’emploi
Si une partie de cette somme concerne des commandes françaises, cela pourrait exposer la France à une perte de plus de 5,8 milliards d’euros en sous-traitance. Avec un repère simple de 8 emplois pour 1 million d’euros de commandes, cela représente jusqu’à 46 400 emplois exposés.
Je ne dis pas que 46 400 emplois disparaissent le lendemain. Je dis que l’équivalent de 46 400 emplois peut devenir plus fragile, plus incertain, plus facile à déplacer ou plus difficile à créer.
C’est cela, la réalité d’un système global. Une décision prise à Paris peut toucher un fournisseur à Lyon, un bureau d’études à Nantes, un prestataire informatique à Lille, un cabinet comptable à Toulouse, une usine en Bourgogne, une entreprise familiale en Bretagne ou un sous-traitant dans les Outre-mer.
L’image du pays a un prix
Il existe aussi un autre coût. On ne le voit pas sur une facture, mais les Français le paient quand même. C’est le prix de la confiance. Quand l’État français emprunte de l’argent, il vend une dette à des investisseurs. Pour le comprendre simplement, imaginez que la France va voir une banque pour emprunter sur 10 ans.
Si la banque a confiance, elle prête à un prix normal. Si elle doute, elle prête plus cher. La France est comparée à l’Allemagne, parce que l’Allemagne est souvent considérée comme plus sûre par ceux qui prêtent. L’écart entre le prix payé par la France et le prix payé par l’Allemagne mesure une partie de la confiance perdue ou gagnée.
Avant la crise politique ouverte en 2024, cet écart était autour de 53 points de base. Après, il est monté autour de 74 points de base. La différence est de 21 points de base, soit 0,21 %.
Cela semble petit. Mais la France emprunte des centaines de milliards d’euros. Sur 310 milliards d’euros d’emprunts prévus en 2026, 0,21 % représente environ 651 millions d’euros d’intérêts supplémentaires par an.
651 millions d’euros, c’est de l’argent qui ne va pas aux hôpitaux, aux écoles, à la justice, aux collectivités, à la sécurité ou à l’investissement. C’est le prix de la défiance.
Ce que cela peut coûter aux Français
Regardons maintenant les coûts visibles de cet exemple. L’incertitude économique peut représenter environ 6 milliards d’euros de richesse nationale perdue ou retardée. La hausse du coût de la dette peut ajouter environ 651 millions d’euros par an.
L’investissement des entreprises peut être retardé d’environ 3,1 milliards d’euros. La sous-traitance française exposée peut atteindre environ 5,8 milliards d’euros dans le scénario expliqué. Le total visible atteint environ 15,6 milliards d’euros.
Avec environ 69,1 millions d’habitants, cela représente environ 225 euros par Français. Ce n’est pas une facture que chacun reçoit dans sa boîte aux lettres. C’est une perte de richesse dans le pays. Moins d’investissement. Moins de commandes. Moins de confiance. Moins de projets. Moins d’argent utile pour les services publics.
Sur 5 ans, cela peut représenter environ 78 milliards d’euros, soit environ 1 130 euros par Français. Sur 10 ans, cela peut représenter environ 156 milliards d’euros, soit environ 2 260 euros par Français. Et ce calcul ne compte pas tout.
Il ne compte pas les emplois qui ne seront jamais créés. Il ne compte pas les usines qui ne viendront pas. Il ne compte pas les contrats qui partiront ailleurs. Il ne compte pas les entreprises qui attendront avant d’investir. Il ne compte pas les sièges sociaux qui hésiteront. Il ne compte pas la confiance qui mettra des années à revenir.
Ce que je veux changer
Je ne dis pas que les grandes fortunes ne doivent pas contribuer. Bien au contraire. Mais il existe d’autres méthodes qui permettent un transfert de richesse bien plus important que les 2 % prélevés sur le patrimoine, lesquels enrichiraient certains encore plus en termes de fortune, en réduisant l’argent disponible pour payer des impôts.
Sur les 20 milliards pris par la taxe à 2 %, seul un fragment arrivera aux Français, voire zéro, vu la situation d’endettement national. Cela n’aidera pas en termes de pouvoir d’achat, et encore moins à recréer de la richesse pour le monde du travail. Un transfert de richesse de plusieurs centaines de milliards d’euros vers la population est possible sans que cela affecte négativement le fonctionnement de l’économie, et sans que l’État voie le coût de sa dette flamber par une perte de confiance.
Nous pouvons faire contribuer largement les grandes fortunes sans qu’elles fuient, et cela passe par une organisation saine du système global du pays, afin que l’argent circule en priorité dans une autre direction.
Si une taxe annonce 20 milliards d’euros, mais que ses effets visibles peuvent coûter 15,6 milliards d’euros, il ne reste que 4,4 milliards d’euros avant même de compter les pertes cachées. Si cette taxe ne rapporte finalement que 2,5 milliards d’euros, comme certains calculs prudents peuvent le laisser penser, alors le pays peut perdre environ 13,1 milliards d’euros de richesse, que la population devra payer.
Ma méthode
Voilà pourquoi je parle de bonne gestion. Avant de voter une taxe, je veux suivre l’argent : d’où il vient, ce qu’il faisait avant, qui reçoit moins après, qui perd une commande, qui vend une part d’entreprise, qui rachète, ce que l’État paie en plus sur sa dette, ce que les entreprises reportent, ce que les Français reçoivent vraiment. C’est ma méthode. Je ne veux pas gouverner avec une émotion du moment. Je veux gouverner avec le réel. La colère peut dire qu’il y a un problème. Mais elle ne suffit pas à construire une solution.
Je veux une fiscalité utile. Une fiscalité qui fait contribuer ceux qui doivent contribuer, mais qui ne casse pas l’investissement, ne pousse pas les centres de décision hors de France, ne fragilise pas les sous-traitants, ne concentre pas encore plus la richesse et ne fait pas payer aux Français une facture cachée.
La France a besoin de décisions qui ont du sens dans la vie réelle et qui ne font pas perdre de l’argent à la population par ailleurs.